Une vision communale du monde
L’Occitanie contemporaine

© www.mamalisa.com/fr/occitanie.html
Bien que marginalisée, la culture occitane persiste. Elle participe d’un vaste ensemble de savoirs vernaculaires (populaires, traditionnels, autochtones, endogènes, locaux, quotidiens, ordinaires…) qui pourraient bien se révéler essentiels pour résister à l’uniformisation de nos sociétés contemporaines. En tout cas, des artistes revendiquent cet enracinement pour mieux s’ouvrir à la complexité du monde.
Si le phénomène de mondialisation économique aboutit partout à une forte uniformisation culturelle, cet effacement des différences opère à chaque fois dans des contextes politiques spécifiques. En France par exemple, les principes républicains ont permis de résister à la marchandisation totale de certaines valeurs collectives (l’éducation, la santé, l’art). Mais c’est aussi au nom « d’une république indivisible, laïque, démocratique et sociale » que l’Etat jacobin et centralisateur a combattu l’exercice des libertés linguistiques, religieuses et culturelles. Ainsi, les diverses langues historiques du territoire ont été socialement dévalorisées, jusqu’à cet effacement d’identité que signifie le terme de « patois ». Manu Théron, chanteur de Lo Cor de la Plana, de Chin Na Na Poun et directeur artistique de la compagnie du Lamparo : « Sous couvert d’une notion très abstraite : la nation, on n’a pas hésité à saccager les identités de ceux qui peuplaient ce territoire ».
A écouter : Manu Théron dénonce la position névrotique de la France face à ses langues minoritaires, interrogé par Célia Pascaud.
Cette posture assimilationniste repose sur un centralisme excessif qui, sous couvert d’unification du territoire, freine les mouvements de décentralisation et les autonomies locales. Aujourd’hui, notre modèle républicain rigide est doublement en crise. Il n’est plus adapté à nos sociétés multiculturelles, pas plus qu’il n’arrive à contenir l’ultralibéralisme. Comme le précise Bruno Etienne, Henri Giordan et Robert Lafont dans un essai collectif revigorant* : « Soyons sérieux : ce ne sont pas les langues régionales qui menacent la France, mais l’uniformisation culturelle par la marchandise (…) La République doit donc s’ouvrir au multiple si elle veut re-naître ».
La défense des langues régionales et/ou minoritaires ne serait donc pas un combat réactionnaire, mais au contraire, un engagement pour une identité française vivante, ouverte aux mouvements du monde et aux valeurs nouvelles qui l’animent. Les trois universitaires nous rappellent que « chaque langue particulière est l’aboutissement de l’évolution millénaire d’une partie de l’humanité pour comprendre le monde. La diversité des langues, loin d’être un handicap, est une richesse que l’histoire de l’humanité nous lègue ». Et de citer Vyacheslav V. Ivanov : « Nous devons nous préoccuper de la préservation des langues comme nous nous préoccupons de l’écologie ». A en croire les trois chercheurs, chaque fois qu’une langue disparaît, ce sont des données essentielles qui font défaut à la science. « Les conséquences pour la linguistique et la psychologie sont aussi graves que l’est la destruction des forêts amazoniennes pour la botanique, la zoologie ou la pharmacopée ». Il ne s’agit pas pour autant de conserver les langues comme des monuments du passé, mais de leur permettre de rester vivantes. Pour ce faire, elles ont besoin que des humains les utilisent.
Langues vivantes
Le festival Entre tradition et modernité, organisé par l’association Alternative Positive, vise justement à nous sensibiliser sur les dangers de la standardisation des cultures qui touche l’ensemble des peuples du monde. Le préambule du festival pose clairement les enjeux d’une telle manifestation : « La diversité des peuples, des cultures et des modes de vie serait-elle en train de disparaître au profit d’une standardisation grandissante ? Est-il possible pour tous les peuples, d’ici et d’ailleurs, d’entrer dans la modernité tout en préservant leurs connaissances, spécificités et valeurs ? ».
Les artistes qui se réapproprient ces cultures vernaculaires ne se contentent pas de les préserver. Ils les régénèrent. Quand la compagnie du Lamparo mène un projet de collectage de toutes les formes de savoirs liés à l’oralité d’expression occitane sur le territoire marseillais, elle ne témoigne pas d’une culture en train de disparaître, mais de la persistance de cette dernière. L’approche est tout autant ethnologique que sensible. Cécile Février a ainsi réalisé une série d’enquêtes orales pour recueillir toutes les formes de récits (autant mythique que quotidien, autant littéraire que chanté) de la culture orale marseillaise. Une partie de ce travail est consigné à la phonothèque de la MMSH (Maison Méditerranéenne des Sciences de l’Homme). Le matériau a également nourri une création radiophonique que Cécile Février a présentée, à La Baleine qui dit Vagues, dans le cadre du festival Entre tradition et modernité. Quant à Dj Boris 51, il a lui aussi puisé dans cette matière sonore pour la transformer en remix musical.
A écouter : Un mix de Dj Boris 51, réalisé à partir des collectages de Cécile Février
Download Fight Club [4mn]
Manu Théron est, lui aussi, particulièrement sensible à ce patrimoine de bruits et de sons extraits de la vie quotidienne. En jouant avec ces matériaux sonores, l’artiste ancre la chanson dans la réalité historique de la ville. « Les musiques populaires sont acteurs, mais aussi constructeurs de l’activité sociale ».
La même volonté d’éclairer le présent par la connaissance de notre passé anime le film documentaire de Pascal Boyadjian Paroles de la Plaine (produit par l’association l’Å’il de Mars). En interrogeant anciens et nouveaux habitants de la place Jean Jaurès à Marseille, le réalisateur redonne une dimension fondamentalement humaine aux mutations urbaines et sociales de ce quartier historique.
Une pensée ancrée mais ouverte
Ce savoir faire et vivre continue donc de circuler, d’évoluer et de se transformer. Manu Théron : « Notre rôle n’est pas d’exhumer des pratiques qui ont disparues. Nous ne creusons pas dans des tombes. Nous nous intéressons à ce qui subsiste et persiste de l’antique culture populaire marseillaise et ce malgré le fantastique travail de sape de la culture commerciale de masse ». Cette approche n’est pas un enfermement, mais au contraire une ouverture. Etrangère à toutes les postures nationalistes, une telle vision de la culture occitane développe une pensée cosmopolite et poreuse aux influences. Elle transcende également les frontières artificielles entre culture populaire et culture savante. « La plupart des musiciens pouvaient jouer du Wagner l’après midi et de l’opérette marseillaise le soir. Ce sont des pistes qu’il serait bon d’exploiter pour réapprendre à communiquer entre les différents univers musicaux ».
Download Ni enfermement, ni nostalgie, il n’y a pas d’âge d’or de la musique ou de la langue provençale [3mn]
Manu Théron revendique donc le droit de se réapproprier cette langue, de la piller même. « On essaie, on prend ce qui nous intéresse. Nous sommes dans la découverte permanente de ce trésor, sans avoir jamais la prétention de le fixer ou de le muséifier (…) Nous ne sommes pas du tout dans une posture nostalgique. Nous participons au contraire au mouvement de transformation permanent de cette culture vivante ».
Fred Kahn
* Le Temps du pluriel. La France dans l’Europe multiculturelle. De Bruno Etienne, Henri Giordan et Robert Lafont. Editions de l’aube (1999)
Le festival Entre Tradition et modernité s’est déroulé du 13 au 22 novembre 2008 à Marseille. www.alternative-positive.org
Compagnie du Lamparo, 45 rue des Bons Enfants. 13006 Marseille, Tel. : +33 (0)4 91 72 44 69 / +33 (0)6 66 87 33 34
Et retrouvez le reportage sonore intégral, avec le montage du collectage de Cécile Février, sur le site de Grenouille
Créez un Trackback à partir de votre site.



One Comment, Comment or Ping
Reply to “Une vision communale du monde”